Mort à crédit : Un Chef-d’œuvre de Louis-Ferdinand Céline
Un Roman Douloureux et Poignant
« Mort à crédit » est un roman monumental de Louis-Ferdinand Céline, publié en 1936, qui raconte l’enfance et la jeunesse de l’auteur à travers une écriture débordante et poignante. Céline, de son vrai nom Louis-Ferdinand Destouches, nous livre ici une sorte d’autobiographie en 622 pages décrivant ses premières années marquées par la pauvreté et la lutte incessante pour survivre. Ce roman est le deuxième de Céline après le succès phénoménal de « Voyage au bout de la nuit ».
Céline, né dans une famille modeste, a connu une enfance difficile. Son père, Auguste (rebaptisé dans le roman sous le nom d’Auguste), travaillait dans les assurances, tandis que sa mère, Marguerite (devenue Clémence dans le livre), tenait un magasin de mode spécialisé dans la dentelle. Ces éléments autobiographiques se retrouvent fidèlement dans « Mort à crédit », offrant une vue brute et intense sur la vie parisienne à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème.
Le Style Célinien
Le style unique de Céline, qui se caractérise par des phrases courtes, souvent désarticulées et pleines d’argot, crée une atmosphère haletante et immersive. Il confère au récit une intensité rare, évoquant la misère, les tensions familiales, les échecs scolaires, et les premières expériences de vie avec une sincérité désarmante.
Extrait du livre :
« Plus loin, c’est Villeneuve Saint-Georges… La travée grise de l’Yvette après les coteaux… En bas, la campagne… la plaine… le vent qui prend son élan… trébuche au fleuve… tourmente le bateau-lavoir… C’est l’infini clapotis… les triolets des branches dans l’eau… De la vallée… En vient de partout… Ça module les brises… Il est plus question des dettes… On n’en parle plus… C’est la force de l’air qui nous grise… »
À travers cette écriture, Céline parvient à dépeindre avec une grande précision les sensations et les émotions de son personnage, Ferdinand, qui doit naviguer dans un monde souvent hostile et déconcertant.
Une Enfance au Bord du Gouffre
L’histoire commence par les méditations de l’auteur sur sa vie de médecin avant qu’il n’explore ses souvenirs d’enfance. Ferdinand, après des études tumultueuses, subit de nombreux échecs dans ses tentatives de formation professionnelle. Ses parents, incapables de s’adapter aux changements du nouveau siècle, vivent dans une pauvreté déconcertante. La métaphore de « vivre sa mort à crédit » prend tout son sens ici, comme une lutte contre une adversité perpétuelle.
La relation de Ferdinand avec son père Augueste est particulièrement marquante, avec des colères dantesques et des tensions qui culminent en des scènes dramatiques. Les expériences de Ferdinand sont relatées avec une telle intensité qu’elles transportent le lecteur dans ce monde de tensions et de défis constants.
Des Personnages Inoubliables
Le roman est peuplé de personnages hauts en couleur qui marquent profondément Ferdinand. L’oncle Edouard se distingue comme une figure de soutien et de secours pour Ferdinand, offrant des moments de réconfort et de guidance dans ce chaos général. L’un des personnages les plus mémorables est sans doute Jean Marin Courtial des Pereires, un pseudo-scientifique et éditeur chimérique avec qui Ferdinand travaille pendant une période.
Courtial est une figure fascinante : flamboyant, avant-gardiste et souvent grotesque, il incarne à lui seul l’illusion et le désespoir. Il entraîne Ferdinand dans des aventures improbables et tumultueuses, de ses tentatives de publication scientifique déjantées à sa passion pour les montgolfières. Son personnage est une critique acerbe et humoristique sur les faux génies et les chasseurs de rêves.
Les Thèmes du Roman
« Mort à crédit » explore plusieurs thèmes profonds et universels : la misère, la quête d’identité, les épreuves de la jeunesse, et les contrastes entre les rêves et les dures réalités de la vie. La mort et le sexe sont des leitmotivs omniprésents dans le récit, souvent décrits de manière brutale et sans fioritures.
Cependant, derrière cette noirceur apparente, il y a une certaine tendresse. Les personnages, malgré leurs défauts et leurs échecs, montrent parfois une humanité touchante. Le roman oscille constamment entre l’humour grinçant et le désespoir profond, créant un portrait complexe et fascinant de la condition humaine.
Mon Avis
« Mort à crédit » est un chef-d’œuvre littéraire qui demande une certaine accoutumance mais qui récompense largement ses lecteurs. Le style argotique et les envolées lyriques de Céline offrent une lecture riche et intense. C’est un livre qui ne laisse pas indifférent, et qui mérite d’être lu pour son audace narrative et son portrait sans concession de la vie.
Les Points Forts :
- Un style d’écriture unique et immersif.
- Des personnages inoubliables et bien développés.
- Une exploration profonde de thèmes universels et poignants.
Les Points Faibles :
- Une lecture parfois difficile en raison de l’argot et des phrases désarticulées.
- Des moments de noirceur intense qui peuvent ne pas plaire à tous les lecteurs.
« Mort à crédit » est une œuvre inégalée et inoubliable de la littérature française, un monument qui, malgré sa difficulté d’accès, est d’une richesse exceptionnelle. C’est un roman qui restera gravé dans la mémoire de ceux qui osent s’y aventurer.
Avis des Clients
Gerard Müller : 5,0 sur 5 étoiles – Inoubliable !
« Mort à crédit est une page sublime de pure littérature. Le ton est sombre et désabusé, mais le génie de Céline brille à travers chaque phrase. C’est un récit douloureux, mais captivant. »
Jason : 5,0 sur 5 étoiles – Céline va au cœur de l’existence. Un génie !
« Je suis étonné du succès continuel de Céline. Son style est brut et sans concession. Ferdinand est un personnage remarquablement sensible. Ce roman est un pur régal de la littérature. »
Jojo : 4,0 sur 5 étoiles – Du Céline
« J’ai trouvé ce roman difficile à lire au début, mais j’ai été enchanté par la suite. La deuxième moitié est particulièrement drôle et attachante. À lire ! »
Chris : 5,0 sur 5 étoiles – Poursuite de ma découverte de Céline
« Après ‘Voyage’ et ‘Guerre’, ‘Mort à crédit’ m’a plongé dans l’univers célinien. Une lecture fascinante qui dépeint la vie difficile d’un garçon dans le Paris des années 1900 et 1910. »
Michele : 3,0 sur 5 étoiles – Passable acceptable
« Le roman est bien imprimé et le service était rapide. Cependant, le papier était trop jauni, ce qui a rendu la lecture moins attractive. »
Aska86 : 5,0 sur 5 étoiles –
« Céline est comme ces plats épicés : on les adore ou on les déteste. ‘Mort à crédit’ est émouvant et révolutionnaire dans son style. À lire en version originale pour en apprécier toute la saveur. »
Erwan Q : 5,0 sur 5 étoiles –
« Un grand style venant de ce géant de la littérature française. Il y a de l’humour, des envolées lyriques. À lire absolument en français ! »
« Mort à crédit » de Louis-Ferdinand Céline est une œuvre qui bouleverse, émeut et fascine. C’est un livre incontournable pour tous les amateurs de littérature désireux de découvrir une voix unique et puissante.
Pourquoi Mort à Crédit de Céline est considéré comme un chef-d’œuvre ?
Mort à crédit (1936) de Louis-Ferdinand Céline est l’une des œuvres les plus influentes de la littérature française du XXe siècle. Ce roman, souvent perçu comme une suite de Voyage au bout de la nuit (1932), est en réalité bien plus qu’une simple extension de la carrière littéraire de Céline.
Il est à la fois un cri de révolte, une exploration stylistique audacieuse, et une plongée radicale dans la souffrance humaine. Plusieurs aspects permettent de comprendre pourquoi Mort à crédit peut être considéré comme un chef-d’œuvre.
1. Une révolution stylistique
L’un des éléments les plus marquants de Mort à crédit est son style, qui représente une rupture nette avec les conventions littéraires de l’époque. Céline adopte une langue vivante, spontanée, nourrie de l’oralité populaire, dans laquelle les points de suspension prennent une place centrale. Ces fameux points de suspension ne sont pas seulement une marque de ponctuation, mais une respiration, une pause qui reflète la pensée chaotique et fragmentée du narrateur.
La langue de Céline, truffée d’argot et de syntaxe déstructurée, restitue le langage tel qu’il est parlé, brut et sans fioritures. Cette approche révolutionne la manière d’écrire le roman moderne, en s’éloignant du style littéraire traditionnel, souvent jugé trop policé, trop formel. Céline capte l’essence des émotions humaines dans leur expression la plus primaire et la plus immédiate. Ce procédé stylistique donne au texte une sensation de vérité brute et inaltérée.
L’écriture célinienne est d’une musicalité singulière. L’utilisation de phrases courtes et heurtées, souvent interrompues par des ellipses, crée un rythme haletant, proche de la respiration d’un homme en colère ou souffrant. Ce choix stylistique permet à Céline de traduire avec une intensité rare les émotions humaines les plus viscérales, celles qui ne trouvent pas toujours leur place dans les conventions littéraires classiques.
2. Une vision du monde désespérée
Céline est souvent qualifié de pessimiste, et Mort à crédit en est une illustration frappante. Le roman raconte les souvenirs d’enfance et de jeunesse de Ferdinand Bardamu, le protagoniste déjà rencontré dans Voyage au bout de la nuit. Mais contrairement à Voyage, où l’action est traversée par des aventures et des péripéties variées, Mort à crédit s’ancre davantage dans la banalité crue et sordide de l’existence quotidienne.
Le monde que décrit Céline est un monde sans espoir, où la misère sociale, morale et affective semble inévitable. Le jeune Ferdinand évolue dans un Paris misérable, entouré de figures grotesques et malheureuses. Chaque personnage du roman est une victime de la vie, prisonnier de sa propre condition.
La mère de Ferdinand, étouffée par son commerce d’objets religieux, son père, aigri et humilié, ainsi que le protagoniste lui-même, tous vivent dans une espèce de fatalisme, résignés à une existence de souffrance et de frustration.
Céline met en lumière le côté absurde et tragique de la condition humaine. Le titre même du roman, Mort à crédit, symbolise cette vie vécue à crédit, où chaque instant nous rapproche inéluctablement de la mort. Le crédit devient une métaphore pour signifier l’illusion de progrès ou d’amélioration, alors que la seule certitude est la dégradation. Dans ce monde, il n’y a ni salut ni rédemption, seulement une lente dégringolade vers l’oubli.
3. Un portrait sans concession de la société
En plus d’être une plongée dans l’intimité du personnage de Ferdinand, Mort à crédit dresse un portrait impitoyable de la société française de l’entre-deux-guerres. Céline se montre particulièrement virulent envers la petite bourgeoisie parisienne, cette classe sociale à laquelle ses parents appartiennent.
À travers le personnage du père de Ferdinand, Céline exprime une haine féroce contre cette catégorie sociale, qu’il décrit comme mesquine, hypocrite, et fondamentalement incompétente. Cette critique de la bourgeoisie s’accompagne d’une dénonciation plus large des institutions sociales et de leurs failles.
Le monde du travail, l’éducation, la famille, sont tous des lieux où l’oppression, la médiocrité et la bêtise se manifestent avec brutalité. À travers les yeux du jeune Ferdinand, le lecteur découvre un univers où l’individu est broyé par des forces qui le dépassent, où l’ascension sociale semble impossible, et où la dignité humaine est constamment bafouée.
Ce portrait sans concession de la société de son temps en fait une œuvre profondément ancrée dans la réalité sociale et historique, ce qui contribue à sa portée universelle.
Céline, à travers son ironie mordante et son cynisme apparent, pose une question fondamentale : quelle est la place de l’individu dans une société qui semble le rejeter, l’humilier et l’écraser constamment ? Dans Mort à crédit, cette question reste sans réponse, mais elle est explorée avec une intensité rare.
4. Un réalisme désenchanté
Ce qui rend Mort à crédit particulièrement marquant, c’est son refus de l’illusion romanesque. Contrairement à d’autres œuvres littéraires qui offrent un espace à l’évasion ou à la consolation, Céline choisit de décrire la réalité telle qu’elle est, sans fard ni embellissement. Les descriptions des lieux, des personnages, des situations sont d’une précision cruelle. Paris, notamment, est dépeint comme une ville sale, étouffante, où la vie humaine semble n’avoir que peu de valeur.
Cette approche réaliste, voire hyperréaliste, fait de Mort à crédit une œuvre profondément dérangeante. Céline refuse d’édulcorer la réalité et montre la vie dans toute sa brutalité. La maladie, la pauvreté, la souffrance mentale et physique sont omniprésentes dans le roman, et la manière dont elles sont décrites reflète le regard sans concession que Céline porte sur le monde.
L’utilisation du grotesque est une autre manière pour Céline d’accentuer ce réalisme désenchanté. De nombreux personnages du roman sont caricaturaux, non pas dans le sens où ils manquent de profondeur, mais parce qu’ils incarnent, à travers leurs excès, les travers d’une société tout entière. Le grotesque, chez Céline, devient un outil pour révéler la vérité cachée derrière les apparences sociales, pour exposer la laideur et l’absurdité du monde.
5. Une influence majeure sur la littérature moderne
L’impact de Mort à crédit sur la littérature contemporaine est indéniable. L’audace stylistique de Céline, sa manière d’explorer les profondeurs de l’âme humaine à travers une langue brute et déstructurée, ont influencé de nombreux écrivains après lui.
On peut penser à des auteurs comme Samuel Beckett, qui ont eux aussi exploré la misère humaine avec un regard désabusé, ou encore à des auteurs du Nouveau Roman, tels que Claude Simon, pour qui l’expérimentation formelle était une composante essentielle de la démarche littéraire.
Céline a ouvert une voie nouvelle en littérature, celle d’une écriture du désespoir, de la révolte et de l’anti-héros. Ferdinand Bardamu, avec son cynisme et sa lucidité désespérée, est devenu un modèle pour de nombreux personnages de la littérature moderne, qui, comme lui, sont en rupture avec les idéaux héroïques du roman traditionnel.
De plus, Mort à crédit a aussi marqué par son approche de l’introspection. Loin des récits linéaires où l’action progresse vers un dénouement précis, Céline nous entraîne dans une narration éclatée, où les souvenirs se mêlent au présent, où le fil de la pensée se perd parfois dans des digressions. Cette forme narrative, qui peut sembler chaotique, reflète la complexité de l’esprit humain, et annonce des évolutions futures dans la manière de raconter une histoire.
Conclusion
Mort à crédit est un chef-d’œuvre pour plusieurs raisons.
D’abord, pour son style révolutionnaire, qui casse les codes traditionnels de la langue littéraire et introduit une forme d’oralité et de musicalité unique.
Ensuite, parce qu’il offre une vision du monde d’une lucidité déchirante, où la misère, la souffrance et l’absurdité de l’existence humaine sont dépeintes avec une précision cruelle.
Par son portrait sans concession de la société, par son réalisme désenchanté, et par son influence durable sur la littérature moderne, Céline a marqué l’histoire littéraire d’une empreinte indélébile.
Mort à crédit n’est pas seulement une œuvre littéraire, c’est une expérience de lecture qui confronte le lecteur à ses propres illusions, à la brutalité de la réalité, et à la fragilité de la condition humaine. En cela, il demeure une œuvre profondément actuelle et intemporelle, qui continue de fasciner et d’inspirer, même des décennies après sa parution.
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Gerard Mà¼ller –
Inoubliable !
MORT À CRÉDIT / LOUIS FERDINAND CÉLINE (1894-1961) » Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste Bientot je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. » Ainsi commence ce roman avec la mort de Madame Bérenge, une page sublime de pure littérature. Le ton est donné, sombre et désabusé. De son vrai nom Louis Ferdinand Destouches, Céline qui prit le prénom de sa mère comme patronyme, naquit dans une famille démunie, suivit des études secondaires difficiles avant d’acquérir une formation de médecin pour finalement se consacrer à l’écriture essentiellement après avoir bourlingué entre l’Angleterre, l’Afrique et l’Amérique du Sud en exerçant tous les métiers. À son retour, il s’installe dans la banlieue parisienne pour y soigner les pauvres. Mort à Crédit, paru en 1936, est une sorte d’autobiographie de 622 pages de l’enfance et la jeunesse de l’écrivain. C’est un récit douloureux jusqu’au paroxysme. Issu du coté paternel de Ferdinand, (Auguste dans le livre) normand travaillant dans les assurances et du coté maternel de Marguerite, (Clémence dans le livre) bretonne propriétaire d’un magasin de mode spécialisé dans la dentelle, le petit Ferdinand est rapidement confié à une nourrice. C’est en 1897 que ses parents quittent Le Havre pour Paris pour s’installer dans le passage Choiseul dans le quartier de l’Opéra : c’est là que Céline passe toute son enfance, relatée en détail dans ce récit qui est son deuxième roman après Voyage au bout de la nuit qui connut un très grand succès. Tous ses souvenirs d’enfance, Céline les narre dans un style haletant, haché en des phrases totalement désarticulées. C’est le style Céline. Extrait : » Plus loin, c’est Villeneuve Saint-Georges La travée grise de l’Yvette après les coteaux En bas, la campagne la plaine le vent qui prend son élan trébuche au fleuve tourmente le bateau-lavoir C’est l’infini clapotis les triolets des branches dans l’eau De la vallée En vient de partout Ça module les brises Il est plus question des dettes On n’en parle plus C’est la force de l’air qui nous grise » En fait, le récit commence par des réflexions de l’auteur sur son passé de médecin avant qu’il ne se penche sur son enfance. » Un malade c’est horriblement cupide. Du moment qu’il peut se jeter une saloperie dans le cornet il en demande pas davantage il est content de se trisser, il a grand-peur qu’on le rappelle. » On a ainsi un aperçu du vocabulaire célinien. Une manière de mise en bouche. Après des études quelconques, le jeune Ferdinand subit des échecs successifs au cours de ses différents apprentissages. Ses parents n’ont pas su s’adapter au nouveau siècle et frolent la misère. Vivre c’est acheter sa mort à crédit ! » Pour nous, l’âme, c’était la frousse. Dans chaque piaule, la peur de manquer elle suintait des murs Pour elle on avalait de travers, on escamotait tous les repas » Le récit du séjour chez M. Gorloge comporte une scène entre Antoine son contremaitre et sa femme une scène digne d’un certain dernier tango. Les colères de son père à l’encontre de Ferdinand sont dantesques : » J’étais damné, ça faisait plus de doute Il faisait des phrases entières latines. Ça lui revenait aux grands moments. Comme ça, dans la petite cuisine, tout debout, il me jetait l’anathème, il déclamait à l’antique » Le séjour en Angleterre sur l’initiative de son oncle Edouard pour apprendre l’anglais et avoir plus de chance de trouver du travail est décidé. » À force de me voir en pantaine, baratiné dans tous le sens, il a fini par prendre pitié, il était extremement bon fiote. Je marnais au fond de la mouscaille. Il a mis ses relations en route » Après bien des péripéties, c’est un échec malgré quelques bons moments en regardant Nora, l’adorable femme du directeur Merrywin de l’institution. D’elle émanait tant d’harmonie et tous ses gestes étaient exquis. Son charme le distrait et le bouleverse à chaque entrevue. » Quand elle passait d’une pièce à l’autre, ça faisait comme un vide dans l’âme, on descendait en tristesse d’un étage plus bas J’avais jamais vu Nora en toilette claire, corsage moulé, satin rose ça faisait bien pointer les nénés le mouvement des hanches c’est terrible aussi l’ondulation, le secret des miches » Pendant deux années, Ferdinand va travailler au service d’un pseudo savant éditeur chimérique, songe creux et aigrefin à l’occasion : Jean Marin Courtial des Pereires se veut d’avant garde en avance sur son temps dans tous les domaines en publiant une revue de vulgarisation scientifique. » Il n’arretait jamais de produire, d’imaginer, de concevoir, résoudre, prétendre Son génie lui dilatait dur le cassis du matin au soir Et puis meme encore dans la nuit c’était pas la pause Il fallait qu’il se cramponne ferme contre le torrent des idées » Ferdinand tente de faire pour le mieux dans cette ambiance : » Avec Courtial, c’était à longueur de journée une sacrée pagaye une entourloupe continuelle Il me faisait des tours effroyables et faux comme trente six cochons » Mais passionné de montgolfière dans des conditions rocambolesques et joueur invétéré aux courses, il court à la faillite. C’est un roman tour à tour foisonnant et jubilatoire, sombre et plein d’humour que Céline nous propose, avec une avalanche de mots, telle une logorrhée notamment dans la bouche de Courtial. S’adressant à Ferdinand : » Tu l’as jamais vu le Penseur ? Il est sur son socle Il est là Que fait-il ? Il pense ! Eh bien ! Ferdinand ! Il est seul !…Voilà ! Moi aussi je suis seul !…Il est nu ! Moi aussi je suis nu !…Que feriez-vous pour moi ? Pauvres petits ?…( C’est Ferdinand qui raconte : Il nous prenait en pitié ! tous les deux la grosse mignonne (Irène) !) Rien ! Toi encore !…pauvre gamin éberlué par les endocrines ! navré de croissance !Invertébré pour tout dire ! Pauvre gastéropode que le moindre songe annihile Quant à ma pauvre farfadette, que me donnerait-elle ? d’utile ? d’inutile ? Un attendrissant écho de nos années mortes Preuves ! Épreuves défuntes ! Hivers décatis ! Horreurs !… » Les disputes entre Courtial et Irène sont des moments d’anthologie : invectives comminatoires, philippiques enflammées contre tous ceux qui se dressent contre lui se succèdent. Sa femme n’y échappe pas. La suite, c’est le retour à la terre : Courtial embarque sa femme et Ferdinand dans une aventure incroyable au coeur de la Picardie avec l’idée de révolutionner l’agriculture. Jusqu’au désespoir et la tragédie. Un roman inoubliable animé par une galerie de personnages hors norme, ratés ou inadaptés, de Gorloge à Merrywin, en passant par Auguste et Clémence et en point d’orgue Courtial des Péreires le savant farfelu et grotesque qui se cache dans sa cave pour échapper aux créanciers et Irène sa femme adorée. L’oncle Edouard sera la seule bouée de sauvetage pour Ferdinand dans ce naufrage collectif. La mort, le sexe, la nausée reviennent au fil des 622 pages de ce livre comme des leitmotivs inexorables enrichis de descriptions hallucinées et souvent morbides. Cependant une certaine tendresse dont font montre les personnages n’est jamais absente de ces lignes.Un roman inégalé et inoubliable, un monument tour à tour joyeux et sombre, mais dont la lecture demande une certaine accoutumance pour en apprécier toute la saveur argotique et le style drole et décapant, émouvant et ordurier. Attention : chef d’oeuvre !
jason –
Céline va au coeur de l’existence. Un génie !
Je suis étonné que Céline ait aujourd’hui encore un tel succès, à une époque ou la libre pensée n’est plus qu’un vague souvenir. Céline, c’est du dur, du sans pitié, du sans concession. Ça fait du bien, pas d’édulcorant, jamais. Et pourtant, en somme, Ferdinand est si sensible.Le style populaire est un régal. C’est en réalité très travaillé comme style, faussement négligé, comme la véritable élégance. Le vocabulaire est d’une extreme richesse. On voit chaque scène en détail, quand c’est écrit par Céline. On en ressort étourdi, la larme à l’oeil.Les aventures sont épiques, pourtant, il parait que c’est plus ou moins autobiographique. Quelle époque ! Aujourd’hui, on se plaint pour un rien du tout Il y a meme de la drolerie dans les aventures de Ferdinand. Moi, je l’adore ce gosse. Jamais mesquin, jamais qui pleurniche, jamais » c’est la faute des autres « . Il encaisse, comme les enfants savent le faire, en silence.Moi, qui ne voulait pas, autrefois, lire cet auteur, j’affirme que c’est du génie littéraire.Après avoir lu un Céline, il faut bien choisir le livre suivant, car beaucoup paraItront fades à son lecteur. Céline va au coeur de l’existence.Excellente lecture à tous !
Jojo –
Du Céline
Une histoire racontée par Céline c’est toujours quelques chose. J’ai trouvé celle-ci un peu difficile à lire au début et puis finalement très drole et attachante. La deuxième moitié m’a, pardonné moi l’expression, éclaté ! A lire !
chris –
Poursuite de ma découverte de Céline
Après le « Voyage », et « Guerre », je lis ce gros roman (719 pages quand meme), qui me fait rentrer en plein dans l’univers célinien. Tout ce qu’il écrit est plus ou moins autobiographique, donc là il raconte la première partie de sa vie, chez ses parents à Paris, puis dans une pension en Angleterre, et enfin à la campagne avec un inventeur loufoque, Courtial de Perreires ( qui est inspiré d’Henry de Grafigny, personnage réel). Je suis emporté, comme de milliers de lecteurs avant moi, par le torrent des phrases de Céline, ses exclamations, son utilisation de la langue parlée, de la langue vulgaire, tout ce qui fait en fin de compte son génie. L’histoire elle-meme est plus qu’intéressante: un garçon dans le Paris des années 1900 et 1910. D’abord couvé dans son foyer, il se frotte rapidement aux multiples expériences de la vie des rues, avec son coté le plus trash, le plus sordide. Elevé dans l’hygiénisme par ses parents obsédé par les microbes, ce gamin crotté va décevoir tous les reves de ses parents, il va fréquenter les apaches, tremper dans des trafics, mais surtout essayer de survivre dans un monde dur et sans pitié. Pas de grandes envolées lyriques chez Céline mais un ton foncièrement pessimiste et noir. L’amour existe, mais par bribes, il ne dure pas. La sexualité est associée à la violence. Le corps désire mais souffre beaucoup, les cols en celluloid font mal au cou, les chaussettes sont encore un luxe, les chaussures sont des godillots mal ajustés. Ce livre donne un aperçu très éclairant des conditions des plus pauvres à Paris à cette époque, qu’on disait « Belle ».
JK –
Excellent book in excellent shape. Céline is abhorred by many of the French for his personal failings, but he was a GIANT of literature. Great to finally read this in French and not an English translation.
Erwan Q –
Du grand style qui nous vient de la plume de ce grand écrivain français du siècle dernier. Personnellement je trouve à ce roman beaucoup d’humour- grinçant certes parfois, mais il y a du style, des envolées…A lire en français; je ne vois pas comment on pourrait retranscrire tout ça dans une traduction